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William Codjo : « Une bonne politique culturelle doit être la plus inclusive possible »

William Codjo : « Une bonne politique culturelle doit être la plus inclusive possible »

By In BLOG, LES NOUVELLES DE PARTENARI'ARTS On avril 26, 2015


Béninois, William Codjo est expert en économie et gouvernance de la culture depuis une quinzaine d’années. Il est, entre autres, membre de la Banque d’experts de l’UNESCO pour la promotion de la diversité des expressions culturelles et du Comité des experts en politique culturelle d’Arterial Network (Afrique du sud).

Rencontré à Ségou (Mali) lors du colloque organisé dans le cadre de l’édition 2015 du Festival  sur le Niger, William Codjo revient dans cet entretien sur son rôle dans la mise en place de la Politique culturelle de son pays, le Bénin. Il parle aussi des enjeux de l’économie créative et des industries culturelles en Afrique.

 

Bénincultures : Vous avez animé, à Ségou, durant le festival sur le Niger, une communication sur les industries culturelles en Afrique. A votre avis, la culture africaine est-elle prête à s’industrialiser ? 

William Codjo : Si on doit tenir compte des ressources en matière de patrimoine et de créativité, on peut répondre par l’affirmatif. Car oui, la matière première existe. Mais vous savez très bien que dans d’autres domaines aussi, il y a les matières premières mais que l’Afrique n’est pas pour autant développée. La réalité qu’on retrouve dans le domaine des ressources humaines ou minières, se retrouve exactement au niveau de la culture.

Lesquelles réalités par exemple ?

Nous sommes fournisseurs de matières premières. Et les industries se trouvent ailleurs. Tout nous revient sous forme de produits finis et nous sommes cantonnés dans un rôle de consommateurs. Or, la matière première compte au maximum pour 20 % dans le produit fini. Donc les 80 % sont une valeur délocalisée dans d’autres espaces.

La situation est la même dans le domaine de la culture. Je vous donne un exemple simple. Aujourd’hui, un écrivain africain qui souhaite publier un livre qui soit vraiment de qualité, est obligé de solliciter un éditeur européen, une imprimerie européenne et un diffuseur européen pour avoir la chance que le livre soit accepté sur les marchés où il est sollicité. Or, il n’y a que 7 % de la valeur du livre qui revient à l’écrivain. 93 % se trouvent dans les fonctions en aval de la création. Et comme ça, où se trouve la valeur ? Est-ce en Afrique ou en Europe ?

Mais n’est-il pas possible de tirer plus profit de cette position de fournisseurs si tant est que nous avons du mal à aller vers l’industrialisation ?

C’est dans cette situation que nous sommes actuellement. Nous sommes fournisseur mondial de matières premières. Mais on ne s’en sort pas parce que la valeur ne se trouve pas là. La valeur ne se crée pas dans les matières premières mais en aval, dans les autres fonctions (production, distribution, commercialisation). Il faut donc qu’on s’approprie les valeurs ajoutées pour que notre continent en profite.

Parlant des Politiques culturelles, vous avez affirmé, lors de cette communication, que le Mali a l’une des meilleures en Afrique. Quelles sont les caractéristiques d’une bonne politique culturelle ?

Une politique culturelle, c’est d’abord un processus, ensuite un contenu et enfin une technique. En termes de processus, une bonne politique culturelle doit être  participative. Elle doit être pensée avec tous les acteurs et être la plus inclusive possible. Ce fut le cas au Mali. Ensuite, pour le contenu, il faut que tous les domaines qui composent la culture soient pris en compte en fonction des spécificités de chaque environnement. Ce fut également le cas. Enfin, dans la projection vers le futur, il faut qu’on ait une idée claire de la destination.

J’ai effectivement été impliqué dans ce travail (élaboration de la Politique Culturelle du Bénin, ndlr) mais le document qui a été publié n’est pas celui que nous avons contribué à élaborer…

Dans ce sens, un plan d’actions très exhaustif a été annexé à la politique culturelle malienne. Donc techniquement, la politique culturelle du Mali respecte toutes les conditions.

Maintenant, l’autre paire de manches, c’est de savoir où trouver les ressources pour la mettre en œuvre. On compte évidemment sur les partenaires techniques et financiers qui ont certes été consultés dans le processus mais il n’en demeure pas moins que c’est une politique nationale et que les partenaires techniques et financiers ne peuvent pas se substituer au Gouvernement pour la financer.

A quelle position placez-vous donc la politique culturelle dont le Bénin vient de se doter ? Sachant bien sûr, qu’en tant qu’expert, vous avez participé à son élaboration…

Vous touchez là un point sensible. J’ai effectivement été impliqué dans ce travail mais le document qui a été publié n’est pas celui que nous avons contribué à élaborer…

Comment l’expliquez-vous ?

Il y a eu toute une polémique au pays. Des gens ont estimé qu’on ne peut pas confier l’élaboration d’un document comme la politique culturelle à une équipe composée de personnes qui ne sont pas toutes béninoises. Nous étions une équipe de trois experts dont deux béninois : Orden Alladatin et moi. Et il y avait Mate Kovacs, un hongrois. Nous avons quand même fait le travail. Mais entretemps, le Ministre a été remplacé et les cadres du ministère ont estimé que le travail n’était pas à leur goût. Et qu’il fallait procéder à l’élaboration d’un autre. Ce qui a été fait. Vous avez vu le résultat final. Je n’ai pas encore eu la chance de le lire donc je ne pourrai pas me prononcer là-dessus.

On ne peut donc pas vous demander ce que vous en pensez. Mais parlez-nous de vos propositions dans le document de politique culturelle que votre équipe a transmis au ministère…

Personnellement, dans l’équipe, je me suis occupé de la dimension économique de la culture. C’est ma spécialité d’ailleurs. Comment développer les industries culturelles et créer des emplois dans la culture ? Cela a été mon travail et ma contribution. Et comme je le dis partout, les industries culturelles, c’est d’abord un marché qu’il faut développer et ensuite, une offre qu’il faut préparer. Il y a donc un travail qui doit d’abord consister à créer les conditions préalables au décollage d’une demande et d’un marché local de biens et services culturels. Ensuite, l’autre pan, c’est justement comment mettre sur le marché des biens et services de qualité.

Cela porte autant sur la législation que sur la mise en place d’infrastructures, la formation, l’éducation, mais aussi sur la professionnalisation des acteurs et la structuration de l’ensemble des secteurs. C’est un tout.

Au final, quelle différence doit-on faire entre la politique culturelle et le plan stratégique de développement de la culture ?

La politique culturelle est plus globale. Ce sont des principes fondamentaux qu’on pose et qui servent de base. C’est une sorte de constitution dans le domaine de la culture. Le plan stratégique est quant à lui, l’ensemble des actions prioritaires avec des objectifs, des résultats attendus, des indicateurs, un budget et des moyens pour évaluer les actions à des échéances bien précises.

On a remarqué sur le Festival sur le Niger et sur d’autres festivals que nous avons eu la chance de voir, une mobilisation sociale et une implication des populations qu’on a du mal à retrouver sur les manifestations culturelles au Bénin. Comment l’expliquez-vous ?

En toute chose, il faut une expertise. On ne s’improvise pas spécialiste d’un domaine tout en espérant des résultats que les professionnels obtiennent. Ce que vous voyez ici, c’est un processus qui a commencé depuis une dizaine d’années. Il s’agit d’acteurs privés, des hôteliers pour la plupart, qui ont voulu mettre en place un événement pour retenir des touristes qui circulaient, qui passaient et qui ne s’arrêtaient pas. Quand les gens s’arrêtent, ils payent les nuitées, ils consomment, et eux, ils font des chiffres d’affaire. Ils ont donc mis en place cette structure qui a fait appel à des experts. Des jeunes ont été formés et des moyens mis à disposition. L’ancrage au sein de la population a été immédiat. En somme, c’est un travail d’équipe.

Mais au Bénin,  on a du mal à travailler ensemble. Je ne sais pas si c’est la recherche de leadership ou l’intelligence parce qu’il paraît que nous sommes intelligents. J’ai mon avis sur la question mais toujours est-il que le béninois a tendance à se montrer plus rusé que l’autre et la confiance n’y est plus. Or sans la confiance, rien n’est possible.

Quand vous achetez du pain, c’est parce que vous faites confiance au boulanger. Vous vous dites qu’il est suffisamment professionnel pour ne pas y mettre des produits toxiques. C’est cette confiance qui est en crise au Bénin. Ce n’est pas seulement dans le domaine de la culture. Je ne sais pas comment y remédier. Mais il est clair qu’on doit s’en sortir.

©www.benincultures.com

Qui est William Codjo ?

William CODJO est un consultant indépendant en culture et développement depuis une quinzaine d’années. A ce titre, il a mis en œuvre plusieurs missions commanditées par les organismes internationaux s’intéressant à la problématique du développement culturel tels que l’UNESCO, l’Union Européenne, l’Organisation Internationale de la Francophonie.

Ces missions ont porté tant sur la formulation que sur le monitoring et l’évaluation de divers programmes de développement financés par ces organismes au profit de divers pays tels que le Bénin, le Burkina Faso, le Ghana, Haïti, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Maroc, le Sénégal, le Togo, la Tunisie et le Vietnam.

Il a également conçu et animé plusieurs programmes de formation d’opérateurs culturels et de cadre de banques en matière de gestion d’entreprises et projets culturels d’une part et le financement d’entreprises culturelles d’autre part, pour le compte de l’OIF dans la plupart des pays francophones d’Afrique et des Caraïbes. William Codjo est membre de la Banque d’experts de l’UNESCO pour la promotion de la diversité des expressions culturelles, membre du Comité de pilotage de Forum francophone de l’innovation (Finnov) et membre du Comité des experts en politique culturelle d’Arterial Network (Afrique du sud).

Entretien réalisé à Ségou (Mali) lors de la 11è édition du Festival sur le Niger qui se tenait à Ségou (Mali) du 4 au 8 février 2015. Avec le soutien de Partenari’arts & Culture Benin


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